Dans les rues de Casablanca ou n’importe quelle autre ville du royaume chérifien, il y a une situation, très récurrente d’ailleurs, qui a retenu particulièrement mon attention.
Ça se passe souvent quand tu prends un taxi ou quand tu viens de rencontrer un inconnu.

Supposons un conducteur de taxi.

Supposons qu’il se prénomme Ridouane.

Supposons aussi qu’il me conduit d’un point nommé Bismillah à un point nommé Alhamdulillah.

Dans le taxi, je m’assoie sur le siège avant, à côté de Ridouane. Pour détendre l’atmosphère, il me soumet à un interrogatoire très courtois, pas celui du genre FBI ou gendarmerie nationale :

  • Mon ami, Sénégal ?
  • Non
  • Cote d’ivoire ?
  • Non
  • Où ?
  • Brésil
  • Bienvenue au Maroc. Frères, tous frères, Sénégal, Cote d’ivoire, Congo, Brésil, frères.

Jusqu’ici rien de choquant, rien d’anormal. Ridouane essaye juste ce qu’on appelle la gentillesse. Il me fait la conversation. Et comme je suis étranger, il essaye de se montrer hospitalier. Tout ça, c’est bien. Généralement, notre Ridouane te dit aussi si ton pays d’origine est un « bon » pays ou pas (s’il a le luxe d’en avoir une fois entendu parler).En bon interlocuteur, je m’engage dans le bavardage. Et là vient la question qui m’a inspiré cette analyse que certains esprits pourraient trouver barbante :

  • Muslim ?

D’abord, je ne comprends pas pourquoi il préfère l’Anglais pour cette question. La discussion se faisait pratiquement dans la langue de Molière, excepté quelques mots balancés en darija marocaine. Mais ce n’est pas vraiment ça notre sujet. Ne nous égarons pas.

Et si la question de Ridouane cachait en fait une autre question plus complexe : celle d’identité ? Car oui, on pourrait penser que nos croyances et notre rapport au divin, au sacré ont un lien avec nos origines, notre identité propre. Etre « muslim » n’est-il pas spécifique à un peuple ? Dans le cas Ridouane, « être Marocain » implique « être muslim ». La réciproque ? Elle est fausse ! Toujours dans le cas Ridouane, « ne pas être muslim » implique « ne pas être Marocain ». Ce n’est pas que de simples maths. Les textes juridiques l’énoncent clairement : « La Nation s’appuie dans sa vie collective sur des constantes fédératrices, en l’occurrence la religion musulmane modérée… » Les grands gaillards qui ont rédigé ces textes ont pris la peine de mettre « Nation », qui est une notion vraiment représentative de l’identité dont je parle ici. (Le fameux « L’islam est religion de l’Etat » n’est pas valable ici.)

Chaque civilisation donne un sens mystique à un élément de la nature ou de son environnement. Il y a, de ce fait, une corrélation entre religieux et milieu. Le « ekpéssosso » (prise de la Pierre sacrée) chez les Guins (sud Togo) se déroule bien dans une forêt sacrée à Glidji .Le judaïsme c’est le peuple juif sur la terre de Judée. L’islam a été prêché par le prophète Mohamed en Arabie… Les révélations des plus grandes religions aujourd’hui ont été annoncées sur des terres données, à des peuples spécifiques. Elles se sont ensuite répandues dans le reste du monde. Et je ne vous apprends rien en précisant que ces expansions ont été faites par des moyens pas très catholiques. (Ces guignols ont pillé vos ancêtres et leur ont remis la Bible et ça ne vous empêche pas de dormir ?)

Nos croyances ne sont pas nôtres. C’est déplorable ou pas ? Je ne sais pas, je ne suis pas dans le secret des dieux. Ce qui est déplorable à mon avis, c’est cette bigoterie outrée et aveugle, ce fanatisme insupportable, cette superstition rebutante qui nous empêchent d’aborder et de discuter sérieusement et profondément à propos de ces sujets. Ce que je déplore encore plus, c’est que même au milieu de ce que nous appelons « élite », il y ait des oiseaux avec une mentalité aussi attardée.

J’abordais dans un précédent blog sur ce site même la question de l’identité africaine ( Africain donc panafricain). J’y racontais que l’Africain d’aujourd’hui n’a aucune conscience de qui il est en tant qu’élément d’un ensemble civilisationnel. D’une façon générale, on pourrait poser à tout individu la simple et profonde mais dérangeante question : « Qui ou qu’est-ce que tu es ? » A quoi est-ce que nous nous identifions ? Tribu ? Race ? Religion ? …

N’ayant ni le niveau ni la légitimité pour répondre à cette question, je laisse à mon lecteur le soin d’y répondre. Je le prie quand même de chercher une réponse sinon d’autres se feront, comme toujours, le plaisir de répondre à sa place.

Et puisqu’il faut que je fasse une conclusion, je ne peux que confirmer le fait que chaque individu est libre dans sa quête de transcendance et de mysticisme et que nous autres n’avons d’autre choix que celui de respecter la foi et les croyances de ce dernier. Nous ne remédierons pas à notre schizophrénie culturelle en imposant un système de croyances. Que l’on soit mahométan, bouddhiste, voltairien, athée ou officiant dans un couvent Vaudou, l’essentiel est de ne pas être déraciné.

PS : 1- Pour les bonnes âmes qui s’inquiètent pour moi et qui se demandent si Ridouane m’a conduit à Alhamdullilah comme supposé au départ, rassurez-vous, il l’a fait.

2-Quand j’essayais de transcrire le dialogue entre Ridouane et moi, j’ai longuement réfléchi à une façon de faire apparaitre son accent, afin de garder tout le rire que ça provoque à l’oral pour quelqu’un d’un accent différent, surtout subsaharien. Je n’ai rien trouvé. Il parait que le rire est thérapeutique donc je lance ici un appel aux aficionados de l’écriture à m’aider sur ce cas.

Written by: Kodjo Casimir ATOUKOUVI

4 thoughts on “Entre Allah Akbar, le signe de croix et les libations, qui suis-je vraiment ?”

  1. Très bonne réflexion. Identité propre=Identité de la communauté quelque part = perception de la divinité d’autre part= valeurs intrinsèques d’autre part…
    Forcément des points de similitudes mais pour le côté de la religion, libre cours à chacun de rencontrer Dieu au point où il le souhaite.
    Une exemple simple est que les juifs ont rencontré Dieu à travers les patriarches comme Abraham, Moïse par la Torah, et c’est bien un fait qui entre dans leur historique culturel.
    C’est bien et c’est important de rappeler que ” notre peuple a rencontré Dieu par la torah” mais en tant qu’ enfant né d’une famille juive, n’ai-je pas le droit de faire ma propre expérience avec Dieu ? serai-je banni de mon identité culturelle pour autant ?

  2. Haaa, content que Ridouane t’a amené à destination…
    Pour en venir à ta réflexion proprement dit, je ne pourrais etre plus d’accord. C’est triste de voir que nous avons grandit dans une communauté ou notre propre identité est négligée en faveur de celle de l’occident. Je ne suis pas contre la culture occidentale, mais contre le fait que nous la favorisons au détriment de la notre.
    Pour répondre à la question “Qui ou qu’est-ce que tu es ?” je répondrait que dans ce monde de globalisation, la notion d’identité devient de plus en plus complexe. Dans ma compréhension du terme, notre identité est déterminée par une intersection de plusiers identités(ou dirais-je, valeurs) dépendant du contexte et situation dans lesauels l’individu X se trouve à un moment spécifique.
    Je m’explique: je me souviens très bien quand nous étions sur les bancs du Collège et Lycée quand nous étions interrogés “tu es d’ou?” sans réfléchir deux fois, chacun répondrais en donnant son origine ethnique ou ville/village. Par contre, quand nous sommes à l’extérieur du pays et que tu es posé la meme question, la reponse serait différente: “Je suis Togolais, Kénian, Congolais, Nigérian…”
    Si je suis posé la question “qui tu es?”, je repondrais “dans quel contexte?” si je suis d’humeur à beacoup parler. Mais pour faire court, je repondrais que je m’identifie en tant que homme(sexe et genre), Noir, Tchokossi, Musulman, Togolais, Africain… Pour clarifier, avec la globalisation du monde menant à un mixe de communautés, la notion d’identité s’expend; l’identité s’étend non seulement au nom de l’individu, mais aussi à sa race, son ethnicité, son genre, son age, son orientation sexuel, ses croyances religieuses, ses attributs physiques, sa personnalité, son identité politique et professionelle…
    Pour en revenir à mon affirmation primaire, notre identité est déterminée par une joction de plusieurs identités. Cependant, je suis d’accord avec ATOUKOUVI dans le sens ou nous ne devrions négliger notre identité primaire (celle culturelle) au détriment des autres. Nous devons etablir une priorité (ordre d’importance) entre ces differents aspects de notre identité.

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